Reconnaître le format négatif utilisé par la caméra Hasselblad

Leica a longtemps dominé le 35mm, mais le terrain du moyen format s’est taillé un autre nom : Hasselblad. Pas de pedigree allemand, pas de génie japonais, mais un constructeur suédois avec un système modulaire qui a bousculé tous les codes de la photographie professionnelle. D’une Californie créative à une Espagne sortie de l’après-guerre, la précision de fabrication, le design sans fioritures et l’optique Carl Zeiss ont propulsé Hasselblad dans les mains des photographes exigeants partout sur le globe.

Hasselblad, Zeiss, Leitz : ces trois noms résonnent comme une dynastie européenne dans l’univers photo. Victor Hasselblad, moteur créatif de la marque, a mis son obsession de la perfection technique au service de l’outil professionnel ultime. Il rêvait d’un appareil photo capable d’accompagner l’œil des passionnés jusque sur la Lune, mission accomplie. La passion de Victor ne s’est jamais démentie, et son ambition a propulsé la société suédoise sur la scène mondiale, jusqu’à la conquête spatiale.

Brève historique

L’aventure commence à Göteborg, en 1841, avec la fondation de F. W. Hasselblad & Co. Un siècle plus tard, en pleine Seconde Guerre mondiale, la marque conçoit pour l’armée de l’air suédoise la caméra aérienne HK7. Victor Hasselblad convainc son père de se lancer dans la conception de boîtiers destinés au public, et en 1948, le 1600F voit le jour : premier appareil moyen format produit en série chez Hasselblad.

Le concept modulaire, qui survivra à la révolution numérique, repose sur quatre éléments distincts : le boîtier, le viseur, l’objectif Carl Zeiss et le dos film (format 120), tous interchangeables. Cette architecture permet de jongler entre différentes sensibilités de pellicule, passer en quelques secondes d’un négatif noir et blanc 400 ISO à une diapositive couleur 50 ISO.

Système modulaire intemporel

Jusqu’aux modèles numériques de la série H, Hasselblad a conservé ce principe de boîtier, châssis et objectifs détachables. Même le viseur ou la bague de transport du film peuvent être remplacés. Un photographe en pleine séance pouvait donc changer le type de film à la volée, grâce à plusieurs dos et inserts, accessoires indispensables, tant leur perte était fréquente sur le terrain.

Ce système a traversé les décennies : toutes les Hasselblad reflex, depuis 1948, autorisent le remplacement du viseur, des optiques, du film ou l’ajout d’un dos numérique, même sur des boîtiers d’époque. Un dos de 50 mégapixels peut ainsi s’installer sur un appareil conçu il y a cinquante ans. L’expérience mécanique Hasselblad ne se limite pas à la nostalgie de la pellicule : elle s’est adaptée, sans rien céder à la qualité de conception qui fait la réputation de la marque depuis plus de 70 ans.

Hasselblad 1600F, 1000F

L’évolution de la caméra aérienne HK7 a donné naissance au 1600F, premier modèle Hasselblad produit en série. Victor Hasselblad voulait créer un système photographique alliant qualité d’image et maniabilité, loin des lourdeurs du grand format. La modularité et la polyvalence étaient déjà au cœur de sa vision.

Le format 6×6 cm offre un équilibre rare : qualité d’image exceptionnelle, objectifs interchangeables, souplesse d’utilisation supérieure au grand format. Passer du film couleur au noir et blanc, ou passer d’une prise de vue négative à une diapositive, devient possible instantanément, bien loin des contraintes du 35mm. L’obturateur au plan focal atteignant 1/1 600 s, la luminosité des optiques (jusqu’à ƒ/2,8) et la variété des objectifs ont rapidement séduit les professionnels, reléguant les anciens grands formats au rang de souvenirs.

En 1952, la 1000F prend la relève. Elle troque l’optique Kodak Ektar contre un Carl Zeiss Tessar 80mm ƒ/2.8, ouvrant la voie à une collaboration de plusieurs décennies. Au catalogue : un 80mm standard, des téléobjectifs Sonnar 135mm ƒ/3,5 et 250mm ƒ/5,6. Le plan focal reste présent, ajusté pour plus de stabilité, tandis que la vitesse maximale descend à 1/1000s, toujours commandée depuis la roue de transport du film.

Hasselblad 500C, 500C/M

Le 500C marque un tournant dans l’histoire de la marque. Premier modèle à intégrer un obturateur central (Compur), il limite la vitesse à 1/500s, mais garantit une synchronisation flash à toutes les vitesses, un argument décisif pour les studios photo. Le nom 500C résume ces deux avancées : vitesse maximale et centralité de l’obturateur.

Le 500C introduit aussi de nouveaux objectifs Carl Zeiss, équipés de trois bagues distinctes : mise au point, ouverture, et vitesses d’obturation, tous synchronisables avec le flash. Deux onglets rouges mobiles permettent d’estimer la profondeur de champ. La marque revoit également la conception des châssis : l’A12 (12 vues en 6×6 cm) et l’A16 (16 vues en 4,5×6 cm) font leur apparition.

Des prototypes sont élaborés, certains à obturateur au plan focal, d’autres à obturateur central. Le choix se porte finalement sur l’obturateur Compur, qui facilite la synchronisation du flash à n’importe quelle vitesse. Ce changement a renchéri le coût des objectifs Carl Zeiss, mais il a aussi libéré le photographe, qui pouvait enfin changer de film avant la fin d’un rouleau 120.

La fabrication artisanale et la mécanique pure du 500C font qu’il reste, aujourd’hui encore, un outil de référence, même pour les photographes qui travaillent en numérique. Hasselblad, c’est l’exigence de qualité, une rigueur qui dépasse le simple attachement à la pellicule.

En 1970, le 500C/M voit le jour. Il reprend la base du 500C, mais pousse la modularité encore plus loin. Sa nouveauté majeure ? L’écran de mise au point devient interchangeable, opération réalisable par le photographe lui-même. Hasselblad propose alors une gamme d’écrans adaptés à chaque spécialité : mode, portrait, photographie d’intérieur… chaque domaine trouve son écran fétiche.

Hasselblad SuperWide

La spécialisation a aussi fait le succès de Hasselblad, qui a su répondre aux besoins pointus des professionnels. Avec Carl Zeiss, le SuperWide voit le jour : un objectif Biogon 38mm ƒ/4,5 littéralement accolé au dos film 120. Ici, pas d’objectif interchangeable, le Biogon est solidaire du corps, collé pour la vie.

Le Biogon est une prouesse d’ingénierie : lignes maîtrisées, absence de distorsion chromatique, aberrations et fuites lumineuses réduites au minimum. Ce modèle devient vite incontournable pour la photographie d’architecture, de paysage ou d’intérieur. L’absence de miroir impose un viseur optique spécifique, équipé d’un niveau à bulle. Ce rapprochement extrême entre l’optique et le film pourrait bien annoncer le tout premier concept d’appareil sans miroir.

Hasselblad 500EL, 500EL/M, 500ELX

Le passage à l’électrique arrive avec le 500EL, doté d’un moteur intégré qui automatise l’avancement du film. Ce modèle, décliné en 500EL/M (viseur interchangeable) et 500ELX (commande TTL, miroir agrandi pour éliminer le vignettage), devient l’allié des photographes de mode. Un détail pratique : certains modèles proposent un déclencheur surdimensionné, pratique pour travailler avec des gants lors de prises de vue en extérieur.

La motorisation d’origine fonctionnait sur batteries nickel-cadmium, mais la longévité de ces appareils a poussé certains fabricants à concevoir des adaptateurs pour piles AA, plus écologiques et faciles à trouver. Ainsi, les modèles EL traversent les générations, utilisés aussi bien avec un film 120 qu’avec un dos numérique.

Un modèle spécifique de 500EL, adapté à l’environnement spatial, a accompagné les missions Apollo. Renforcé pour des températures extrêmes et le vide lunaire, équipé d’un dos 70 mm pour maximiser le nombre de vues, il a immortalisé la conquête de la Lune avec une fiabilité à toute épreuve.

Hasselblad conquiert la lune

L’histoire entre Hasselblad et la NASA commence en 1962. Walter Schirra, astronaute et photographe averti, possède un 500C. Insatisfait des caméras utilisées jusque-là dans l’espace, il suggère à l’agence d’adopter Hasselblad. Après avoir allégé l’appareil (suppression du cuir, du miroir, du viseur), les premières photos embarquées sur Mercury sont une révélation. La NASA fait alors confiance à la marque suédoise pour documenter ses grandes missions.

Un dos spécial, capable de contenir 200 poses grâce à un film perforé de 70 mm, est conçu. Une peinture noire mate recouvre le boîtier pour limiter les reflets, et le résultat ne tarde pas : la qualité d’image impressionne, scellant un partenariat durable entre la NASA et Hasselblad.

Le point d’orgue arrive lors d’Apollo XI, le 20 juillet 1969. C’est une Hasselblad Data Camera (HDC) argent, équipée d’un Zeiss Biogon 60mm ƒ/5.6, qui immortalise la surface lunaire. Une autre, noire, dotée d’un Planar 80mm ƒ/2.8, sert à photographier l’intérieur du module Eagle. Les prises de vue exceptionnelles réalisées sur la Lune resteront gravées dans l’Histoire. Après la mission, douze boîtiers et leurs optiques sont abandonnés sur la surface lunaire pour alléger le retour sur Terre, seuls les dos contenant la pellicule exposée regagnent la planète bleue.

Et l’électronique arrive

L’obturateur central présente d’indéniables avantages avec le flash, mais ses limites gênent certains professionnels qui travaillent en extérieur et réclament des vitesses plus rapides. Hasselblad revient alors au plan focal avec le 2000FC, capable d’atteindre 1/2 000s sur un format 6×6 cm. Le 2000FCW motorisé suit, avec poignée de transport du film. L’absence d’obturateur central permet à Carl Zeiss de proposer des optiques très lumineuses, comme le Planar 110mm ƒ/2, sans augmenter la taille générale de l’appareil.

L’exclusivité de l’exclusivité

Le prix d’entrée n’a jamais été modeste chez Hasselblad, que ce soit pour les boîtiers ou les optiques. À l’instar de Leica, la marque a régulièrement proposé des séries limitées, parfois habillées d’or ou de cuir, destinées autant à la collection qu’à la spéculation. Même à l’ère du numérique, Hasselblad perpétue cette tradition, à l’image du très recherché H4D-40 Ferrari Edition, paré du rouge mythique de la Scuderia.

Châssis et dos

La possibilité de changer de type de film en pleine séance a longtemps fait le bonheur des professionnels utilisant Hasselblad. Il suffisait d’installer un nouveau dos pour passer de la couleur au noir et blanc, ou d’un film négatif à une diapositive. Trois types de dos étaient proposés, le plus courant étant le dos A12, offrant 12 vues en 6×6 cm.

Le dos A16 permettait de réaliser 16 images au format 4,5×6 cm, tandis que le dos 70 mm acceptait jusqu’à 70 expositions grâce au film perforé. Un insert métallique plat protégeait la pellicule de la lumière. Pour le format 4,5×6 cm, des écrans de mise au point adaptés délimitaient précisément le cadre. Tous les dos étaient équipés d’un bouton de déverrouillage frappé d’un « V » en hommage à Victor Hasselblad, preuve du souci du détail cher à la marque.

Les professionnels disposaient aussi d’un dos pour film instantané Polaroid ou Fuji FP100, utilisé pour tester l’éclairage et ajuster les réglages avant la prise de vue définitive. Cette immédiateté, proche de ce que propose le numérique, permettait de valider l’exposition et la composition sur place, avant d’envoyer la pellicule au laboratoire.

Les dos numériques Hasselblad sont compatibles avec presque tous les boîtiers produits depuis 1957, ce qui permet de marier la rigueur mécanique du passé aux avancées du présent. Prendre des photos avec un Hasselblad à obturateur central, c’est renouer avec la lenteur, la concentration, la recherche du geste juste, tout ce qui distingue une image pensée d’un simple cliché.

Hasselblad : une légende qui s’impose

Massif, anguleux, lourd : voilà comment certains ont pu qualifier le Hasselblad. Pourtant, peu d’appareils ont autant contribué à la qualité d’image, grâce au format 6×6 cm et à la pureté des optiques Carl Zeiss. En réalité, le boîtier Hasselblad n’est qu’une boîte noire, séparant à peine l’objectif du film, le strict minimum pour protéger la pellicule.

La première fois qu’un photographe tient un Hasselblad entre ses mains demeure un moment inoubliable. Face à l’écran lumineux de 6×6 cm, la perception du monde bascule, l’envie de voir grand s’impose. L’expérience Hasselblad, loin du flux numérique, impose un rythme : 12 poses sur un rouleau 120. Douze opportunités, pas une de plus. Chaque image est mûrie, réfléchie, préparée avec soin. On ne déclenche pas à la volée, on construit chaque photo avec passion.

Le rêve de Victor Hasselblad, offrir une alternative haut de gamme à la domination du 35mm, s’est largement concrétisé. Des générations de professionnels lui doivent d’avoir hissé la photographie au rang d’art, avec des boîtiers qui incitent encore aujourd’hui à sortir, à observer, à capturer la magie qui fait la grandeur de ce médium. Hasselblad, c’est cette invitation renouvelée à photographier en grand, à écrire l’image en majuscules.